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Sur scène, rire du cancer est toujours tabou

by | Mar 26, 2021 | Plage culture

Dans La Constellation du cancer, Mary-Tahra met en scène sa maladie avec frénésie et humour. Acclamée du public et des associations, sa pièce est cependant refusée par la plupart des théâtres : « ce n’est pas dans nos thèmes ». Sa manière d’aborder la maladie est cependant des plus originales, entre banalisation et auto-dérision.

Mary-Tahara. Crédits : Nora Houguenade

Diagnostiquée d’un cancer du sein hormonodépendant de grade 3 en 2013, Mary-Tahra n’attend pas pour en rire. Elle écrit cette pièce en écoutant les gens autour d’elle, pendant sa chimiothérapie. Dans La Constellation du Cancer, elle raconte la maladie avec humour et transparence, du diagnostic à la rémission. 

Sa passion du théâtre la porte à la scène en 2018 à Paris, puis au Festival-off d’Avignon en 2019. Alors qu’elle fait la promotion de sa pièce, une femme se saisit du tract, toute sourire. Son visage change lorsqu’elle comprend que le scénario évoque le cancer : « ah non, reprenez-le » prononce-t-elle d’un air dégoûté. « À ce moment, c’est comme si j’étais contagieuse », se souvient Mary-Thara, toujours un sourire dans la voix. « Votre pièce traite de votre cancer ? C’est super, mais ce n’est pas un sujet qu’on présente dans notre théâtre. »

Malgré un succès certain au festival s’ensuivent les refus de la part des théâtres. Les redondances telles que « vous êtes courageuse », « votre travail est formidable » se suivent et se ressemblent. On persiste pourtant à la refuser : « ce n’est pas un sujet que nous traitons », « pas dans la coloration du théâtre ».

On l’accepte pourtant au sein des associations, ou pour les événements spécifiques tels qu’Octobre rose. En revanche, pas dans les « vrais » théâtres : « J’ai envoyé au moins 2000 mails pour promouvoir la pièce », déplore-t-elle. Sans aucun retour positif. Elle s’agace de formules d’excuses hypocrites, noyées au milieu d’une empathie surfaite. « Dès que vous dites cancer, c’est rédhibitoire. C’est un très grand tabou », observe-t-elle. 

Quand on lui demande la raison de cette mise sous silence, elle répond que les gens ont peur. Pourtant, tous gagneraient à l’écouter. Elle qualifie elle-même ses dires de « pédagogiques et délirants ». « Je parle du cancer comme si j’allais acheter un pain au chocolat », s’exclame-t-elle gaiement. Malgré les difficultés de financement, Mary-Tahra n’en démord pas. Elle est une femme des plus pétillantes. Sa frénésie vous enivre, sa passion vous emporte au sein même de son histoire. 

LA CONSTELLATION DU CANCER : du diagnostic à la rémission (vidéo)

En 2010, alors qu’elle entame sa cinquantaine, elle remarque une boule sous son sein. Elle demande une mammographie, que son médecin lui refuse. La pièce débute aussi soudainement qu’est tombé le diagnostic, en 2013 : cancer hormono dépendant de grade 3 [le grade, de 1 à 3, indique la sévérité du cancer, ndlr].

Le cancer est une maladie « fourbe : à moins de commencer à maigrir soudainement sans raison spécifique [à cause des métastases, ndlr], on le découvre le plus souvent par hasard, lors d’autres examens », note Mary-Tahra.

Comme si c’était la plus belle qualité du monde, elle explique qu’elle a des hormones « généreuses », qui prennent et transportent les cellules cancéreuses plus rapidement dans le sang. « Dans le mot ‘hormonopositive’, il y a ‘positive’, et ça c’est bien ça non ? ». Débute alors son traitement d’hormonothérapie, qui dure cinq ans. « Si vous commencez à lire les effets secondaires, vous pouvez mourir d’une crise cardiaque », s’amuse-t-elle. « Mais vous le faites, parce que vous avez envie de vivre. »

A cette époque, elle écrit un onewomanshow sur son rapport aux hommes en tant que femme brune et typée. Ce projet change avec les discours alentour qu’elle entend au quotidien. Elle s’y consacre pendant deux ans, en chimiothérapie. En 2018, elle lance un fonds pour financer sa pièce.

Affiche du spectacle.

Mary-Tahara. Crédits : Nora Houguenade

Banaliser le thème, pour mieux en dénoncer les dérives

Avec un peu d’amertume mais sous-couvert de beaucoup d’humour, elle y raconte les quelques ratés médicaux, les discours et les outils compliqués. « On vous met dans une machine et vous voyez tous vos os [pour voir s’il y a des métastases, NDLR]! ». Lorsqu’on lui parle pour la première fois de « protéine H2R2 », elle a en tête le générique de Star Wars.

Ensuite viennent les refus de prêt bancaire auxquels elle fait face. En effet, une clause de contrat vous empêche de faire un prêt lorsque vous êtes malade. La seule possibilité s’appelle « le droit à l’oubli » : il est possible de contracter un prêt après 10 ans de rémission, sans rechute. Pour Mary-Tahra, cet empêchement est invraisemblable : « Pour oublier cette maladie, il faut quelque chose, une perspective : s’acheter une ferme, une maison d’hôte, un appartement… C’est ça qui donne la force de se battre, contre les traitements, les douleurs… Sans ça, on tue deux fois la personne : votre cancer d’abord, et ensuite on tue votre rêve ».

S’agaçant des redondances des discours démoralisant noyés dans trop d’empathie, elle s’amuse des situations les plus extravagantes. Parmi celles-ci, une discussion avec un conseiller des pompes funèbres pour « préparer sa propre mort. ». « Quel privilège ! ». Son rire est communicatif. « Moi ça m’a fait beaucoup rire, parce que le mec voulait me vendre un cercueil à 10 000 euros. Je lui ai dit que je n’avais pas besoin de tout ça, moi juste une boîte, ça me va ! Vous découvrez le monde de la mort comme on achète une voiture… »

En riant, elle me raconte qu’elle refuse à tour de rôle des poignées dorées, des tissus ou coussins plus ou moins travaillés. Elle est outrée par toutes les fioritures que propose ce marketing de masse. « À ce prix, j’ai voulu le tester, mais il n’a pas voulu. Pas d’humour, ce type ».

En parlant de son cancer de manière décalée, comme elle l’a vécu, elle espère notamment sensibiliser les jeunes : leur faire savoir comment leur mère traverse l’histoire. « Par exemple, ce n’est pas vrai, on ne guérit pas du cancer. On est soignés, et puis on attend », assure-t-elle. Les mots sont forts, presque violents, mais la prise de conscience nécessaire. C’est un tabou dont rire est salvateur. « Le fait d’être sur scène, j’oublie mes douleurs. Mais quand je ramasse tout, quand la scène est finie, là je déguste », souffle Mary-Thara.

Depuis 2018, elle répond aux questions des femmes sur la plateforme CmyNewMe, qui partage les expériences et les réalisations des quelques 4 300 contributeurs. Elle a été repérée par Luz d’Ans, la fondatrice de la communauté, pour l’empathie avec laquelle elle répond sur un autre groupe ‘Cancer, l’annonce, les traitements et l’après-cancer’ (groupe de 6000 personnes).

« Le futur ? Je me vois toujours dans le monde du spectacle : pour jouer et faire jouer », indique-t-elle. Pour qui l’écoute, Mary-Tahra est à elle seule une leçon de vie : après un master de bio à Paris, cette fanatique de science-fiction voulait lancer le clonage humain. Aujourd’hui, elle donne des cours d’espagnol, le soir. À l’avenir, elle aimerait développer un projet théâtral pour les enfants. « On se rend compte à travers les maladies que la vie est un cadeau et qu’il faut penser à soi. Les femmes pensent tout le temps aux autres. Et puis après la maladie, vous vous dites ‘mais qu’est-ce que je fais pour moi ?’ Aujourd’hui, je sais dire non, aussi. »


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